Dans le sas grillagé qui accueille les clients, les turbulents échos de la rue d’Aligre disparaissent soudain, remplacés par de discrets chuchotements et une musique à peine audible. Dans ce coworking ouvert en mars 2025, silence garanti et sérénité assurée : les travailleurs partagent l’espace de 100 m2 avec d’anciens chats de la rue en attente d’adoption. Une cohabitation « parfaitement logique » pour Inès Djelouadji, la fondatrice des lieux, qui se bat pour le faire vivre, malgré des difficultés financières.
« Les chats sont là par nécessité »
Des petites oreilles tigrées qui dépassent d’un panier, une boule de poils lovée dans une bulle suspendue, une gamelle de croquettes dans un coin, un panier-niche glissé sous un banc, des plumeaux posés sur les tables… Les indices signalant la présence des quatre félins de Koneko work se font discrets, en cette douce matinée post-canicule à Paris. « Je les aperçois parfois jouer le matin, mais ils ne me dérangent pas du tout. Je trouve ici tout le calme que j’étais venue chercher », glisse Marie, cliente du cowork depuis peu.
« On vient ici avant tout pour travailler, les chats, c’est du bonus. Les clients savent qu’ils sont là par nécessité. Ils ne sont pas au centre de l’attention », chuchote Inès Djelouadji, qui nous fait visiter son petit royaume. Celui des chats est essentiellement en hauteur, le long d’un impressionnant parcours mural. « Ils ne risquent pas de marcher sur votre clavier », pouffe silencieusement cette brune bouclée à la voix douce.
« Machine à ronrons »
Seul Pompon, fringant animal à la queue touffue – « il est très probablement issu d’un croisement avec un Maine Coon » conjecture Inès Djelouadji – est d’humeur joueuse. Ses deux congénères font la sieste. La dernière arrivée, Noumé, s’est repliée dans la pièce du fond, réservée aux chats. « Elle a un peu peur des humains, mais quand elle nous connaît, c’est une machine à ronrons », précise avec affection celle qui a la garde des petits pensionnaires.
Tous les chats accueillis ont été attrapés dans la rue par l’association Emâ, qui les stérilise, les soigne avant de les confier au cowork. ‘« La plupart sont nés dehors. Ce sont des chats errants, avec des vécus parfois difficiles », dresse Inès Djelouadji. À Koneko Work, ils apprivoisent peu à peu la cohabitation avec les humains. « Certains arrivent extrêmement sauvages, et font petit à petit un travail de sociabilisation ». En un peu plus d’un an, 19 des chats ont été adoptés. À chaque fois, une immense victoire.
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« Ça diminue le stress »
C’est pendant les confinements du Covid qu’Inès Djelouadji, ancienne ingénieure dans le secteur agroalimentaire et grande amoureuse des petits félins, nourrit l’idée de conjuguer boulot et matou. Voir un chat ronronner sur un fauteuil, et tout va mieux. « Ça diminue le stress, et ça augmente l’engagement au travail », relaie la jeune femme qui a épluché la littérature scientifique.
L’idée de créer un coworking avec des chats lui semble « tellement fluide » qu’elle s’étonne de ne pas voir déjà exister le concept. « Je n’ai trouvé qu’un modèle dans le monde à Singapour, au moment où je montais moi-même mon projet », retrace-t-elle.
« Il y a un côté cirque dans les bars à chats »
Et qu’on ne compare pas son espace de travail à un bar à chat. Pour en avoir fréquenté des dizaines en France et à l’étranger, l’entrepreneuse connaît très bien les failles de ces endroits à la mode, qui se développent à Paris depuis 2014.
Trop souvent, les félidés s’y transforment en bêtes de foires. « J’ai vu beaucoup des chats de race qui ont été achetés pour leur côté exotique : petites pattes, sans poils… Il y a un côté cirque. Alors qu’il y a tellement de chats à la rue qui pourraient être sauvés ! », s’émeut la jeune femme.
Les animaux ainsi surexposés ne peuvent vivre correctement, estime-t-elle. « Parfois, il y a tellement de bruits qu’ils se cachent au sous-sol. » À l’inverse, quand on ne les embête pas, les chats viennent naturellement. « Quand je vois un client concentré lever les yeux de leur écran et découvrir un chat juste au-dessus de lui, l’étonnement est magique ».
À Koneko work, le bien-être des animaux est une priorité pour Inès Djelouadji, qui n’a pas lésiné pour autant sur les standards attendus d’un coworking classique : phone box, salle de réunion, bon café et un comptoir abondamment fourni en petites douceurs qui fait sa fierté. Des doubles écrans et chargeurs sont fournis. « Et l’espace est climatisé », souligne-t-elle.
« Je me suis beaucoup remise en question »
Malgré ses efforts, elle peine à atteindre le seuil de rentabilité de son cowork. Une pression difficile à vivre, nous confie-t-elle, les larmes aux yeux. « Il me suffirait d’avoir huit personnes par jour. Je me suis beaucoup remise en question pour savoir pourquoi ça n’arrivait pas à décoller. Il y a encore une grande partie d’une clientèle potentielle je n’ai pas réussi à toucher ».
Face à des retards de paiement, elle s’est résolue à faire appel à sa communauté. Avec succès : en quelques jours, la cagnotte lancée a dépassé les 9 000 euros espérés. Un immense soulagement pour la fondatrice, « subjuguée » par l’élan de générosité. « 2 500 personnes ont partagé la vidéo », s’étourdit-elle encore. Et puisqu’une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, Pompon a trouvé une famille d’adoption.
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